28/06/05

Bois de cerf ou Bois de renne
François Zoltan HORUSITZKY


L’étude des pointes en os ou en bois de cervidés nécessite un préalable : la détermination des matières premières. Or cette détermination manque souvent ou reste floue.

Les fragments de Divje babe sont définis comme provenant d’os cortical d’un mammifère non identifié (Turk et al. 1997).
La publication des pointes d’Istállóskö de V.Dobosi (2002) laisse la matière dans l’ombre, excepté, par exemple, les objets en ivoire.

Les pointes de Potocka sont tacitement, et sauf indication contraire, en os d’ours des cavernes.

Vértes dans la Monographie d’Istállóskö (1955) admet globalement l’origine comme cerf ou renne.

Heidi Knecht (1993) étudie les pointes à base fendue en Europe Occidentale et conclut que sur 381 pièces 371 sont en bois de cervidés “antler”. Par ailleurs elle caractérise le ”antler” comme bois de cervidés avec ossification très avancée, donc nous en déduisons que le “antler” pour elle était en réalité le bois de renne.

Comme nous voyons ci-dessous l’ossification n’existe que dans la ramure de renne et reste invisible pour une ramure de cerf.


Nous devons remarquer cependant que notre opinion est formulée par l’examen de deux paires de bois de cervidés : bois de renne et bois de cerf (Rangifer Tarandus et Cerf Elaphus).
La pièce de renne a été achetée dans des conditions presque providentielles, on dirait que pour me permettre d’avancer les comparaisons.
Le bois de cerf provient de la forêt de Pilis (près de Budapest) et il est de cerf en mue. La durée du séjour entre le décès des animaux et la date d’aujourd’hui est totalement inconnue.



La présence de renne en Hongrie et en Slovénie.

Les sites du Moustérien et de l’Aurigancien en Hongrie ont livré des rennes, en petite quantité, donc leur présence est prouvée suivant les fluctuations climatiques :
Trois sites se prêtent à l’analyse grâce à la liste complète des restes d’animaux :

Subalyuk
:
Étude de Maria Mottl (1940)

Couches supérieures, prédominance de l’ours des cavernes page 237 :
Rangifer tarandus 4 fragments
Cervus sp. (grand format) 17 fragments
Cervus elaphus 9 fragments
Megaceros giganteus 1 fragment.
Malgré la rareté du renne M. Mottl consacre deux pages à l’origine et à la fluctuation de l’animal (pages 302 - 304) suivant les changements climatiques en écartant l’idée de l’adaptation de l’animal à des climats différents.

Couches inférieures (page 244) prépondérance de Capra sewertzowi-ibex :
Les Rangifer tarandus, Cervus sp. grand format et Mégaceros sont absents.
Cervus elaphus : 8 fragments

Érd :
Site Moustérien, voir V. Gábori-Csánk et M. Kretzoi : Zoologie archéologique Monographie d’Érd 1968.

Les cervidés sont peu représentés mais ils existent. On peut remarquer la relative abondance du renne dans la partie Grande Aire dans la couche supérieure “b” là où, justement, l’ours des cavernes affiche une petite baisse.

Le Tableau ci-dessous réunit les résultats faunistiques des gros mammifères dans la station d’Érd :


Istállóskö :
Site Aurignacien qui nous touche de près.
La proportion du renne est considérable même si on tient compte de la prépondérance de l’ours des cavernes. Le pourcentage du renne augmente en parallèle avec la baisse de la participation des ours.
Le Tableau ci-dessous réunit les gros mammifères (Vörös 1984) :

Vértes a estimé, à juste titre, que les pointes ont été faites à partir de bois de cervidés.
Il nous semble probable que l’animal était très souvent le cerf et parfois le renne. C’est dans cet esprit que nous allons conduire l’examen des fragments d’Istállóskö pour confirmer cette hypothèse.

Le Professeur J. Banner a critiqué le manuscrit de la Monographie de Vértes parce que la séparation de cerf et de renne n’a pas été établi. En effet, nous allons voir que cette distinction est imperceptible dans la plupart des cas. On peut remarquer que cette question n’aurait pas dû rester à l’ombre et si la distinction est impossible il faut le dire et aussi pourquoi elle est impossible.

Vértes a fait des copies des pointes à base fendue en os de bœuf. Le résultat était un échec. Nous savons depuis que l’os bovin est particulièrement cassant. La zone d’élongation au delà de la zone proportionnelle est pratiquement nulle, alors qu’elle est de 150 % pour le bois de cerf et de 100 % pour le bois de renne.

Le bois de renne permet de faire des pointes épaisses ce qui a permis à Vértes de considérer certaines pointes comme étant de renne.

L’épaisseur de la majorité des fragments d’Istállóskö oscille entre 4 et 6 mm, et dans certains cas on voit les restes spongieux, ce qui prouve que l’artisan aurait préféré une épaisseur supérieure.
On peut en penser que le bois de cerf a été choisi de préférence même si l’épaisseur a été jugée trop faible et la pointe jugée trop fragile en conséquence.

Pourquoi cette préférence ?
L’étude des pointes cas par cas permettra peut être d’élucider cette question, nous nous limitons ici à la poser. L’usinage du bois de cerf était probablement plus facile.

Voici quelques éléments de résistance de matériaux qui peuvent, eux aussi, éclairer cette question :
Essais en tension de quelques échantillons de 13 mm de long et 1,8 mm de côtés (Currey 2004).


On constate la faculté de déformation non élastique supérieure du bois de cerf qui le désigne à l’utilisation surtout pour les pointes à base fendue.

Pour élucider le problème du choix entre bois de cerf et bois de renne, là où les deux étaient disponibles, j’ai réuni des éléments pour apprécier l’épaisseur de la zone corticale du bois de cerf.
Bois de cerf de notre collection : ils permettent d’extraire des lamelles de 5 mm d’épaisseur,
la circonférence de la meule étant de 135 mm.
Les données disponibles concernent les trophées donc des cerfs en pleine épanouissement qui ont développé des bois de taille maximale.
Gemenc (Hongrie) : merrain longueur 112 cm, circonférence 21,7 cm en bas, 18,8 cm en haut
Wapities Cervus canadiensis, proches du Cervus elaphus mais plus grand : “beam length 152 cm, beam circumference 21,6 cm”.
Autre exemple :

Exemple trouvé en France : Très belle mue d'un cerf 12 cors à chandelier planté dans le sol fangeux de la ligne électrique.
Perche : longueur 85 cm Meule : circonférence 23,5 cm Andouiller d'attaque : longueur 28 cm
Surandouiller : longueur 25 cm Médian : longueur 23 cm Poids : 2,3 Kg

En prenant une circonférence de 22 cm pour les bois le plus développés on arrive à un rapport de 22/13,5 = 1,63 ce qui représente un peu plus de 8 mm d’épaisseur corticale.

Nous prenons quelques chiffres de l’article de Pokines (1998) : le “North American elk” est très proche du Cervus elaphus (red deer), “7 to 10 mm in maximum thickness placing them towards the upper end of the size range for points recovered from El Juyo.” Elk = Alces alces est très proche du wapiti. L’épaisseur de 10 mm correspond donc plutôt à l’élan (Alces alces) qui a existé notamment en Croatie.
Citations d’autres auteurs par Pokines : Bergman (1987) “red deer antler 8 - 5 mm “ et “fallow deer (Dama dama)” de 4 mm d’épaisseur corticale.
Pour Gautrie (1983) elk = Cervus elaphus, et élan = moose = Alces alces.
Moose antler = thin cortical layer; caribou and elk antler : caribou en moyenne 10 ±1 mm d’épaisseur, 2 mm de plus que pour “elk” (pour Gautrie elk = Cervus elaphus).
Nous arrivons à une épaisseur maximale de 8 mm pour notre bois de cerf habituel à Istállóskö.
Compte tenu que la plupart des mues se concentrent autour des âges moyens (en revanche la plupart des chasseurs tuent des animaux les plus beaux) on peut dire que l’épaisseur moyenne et la plus courante des bois de cerfs utilisés pour les pointes était de l’ordre de 5 à 6 mm (ce que nous avons trouvé à Istállóskö où la valeur de 7 à 8 mm était exceptionnelle).
Les pointes de 10 à 12 mm d’épaisseur ont été fabriquées à partir de renne : cette question sera examinée dans la cadre de Dzerava skala
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La figure montre la texture trabeculaire d’un fragment de bois de cerf. On remarque les sillons longitudinaux.

Slovénie : Divje babe et Potocka zijalka

Les objets en os de Divje babe sont publiés sans mention de la matière. Toutes les pièces sont faites de “mammifère indéterminé”.

Potocka. Communication d’Ivan Turk :
“Vous me demandez pourquoi presque toutes les pointes de Potocka sont en os. Le bois du renne n'était pas utilisé car le renne était très rare ou absent en Slovénie (et en Italie du Nord aussi). Chez nous il n'est pas représenté dans la faune du Pléistocène Supérieur sauf dans le Tardiglaciaire.
L'autre matériel que l'os a été utilisé pour les pointes de numéros 9, 86+125, 92 et 134.”


On se demande pourquoi l’emploi de cerf n’est pas plus fréquent à Potocka. Probablement à cause de l’épaisseur limitée des pointes que l’on en peut découper.

L’étude des bois de cervidés implique la connaissance du tissu spongieux des os longs des ours.
La différence est considérable déjà du fait que l’os spongieux se raréfie dans la diaphyse dont il faut s’attendre à des zones dépourvues d’os spongieux dans une bonne partie de l’os même si le polissage de la face concave intérieure n’était que superficiel. Les os longs présentent en général une face concave, contrairement aux bois de cerf où les restes spongieux sont soit complètement effacés soit se présentent sur toute la longueur de la pièce. Les bois de renne en plus permettent de découper des zones plates étendues avec les restes spongiux sans concavité.








Les exemples ci-dessus montrent l’aspect du tissu spongieux de l’os. Les trois segments de pointes ont des surface usinées, celle à gauche avec le souci de préserver une rugosité propice à l’emmanchement.

L’utilisation de la matière première est le facteur principal qui sépare la culture d’Istállóskö et celle de l’Olchevien de Potocka zijalka.

La situation est toute autre à Dzerava skala où les matériaux et les cultures se mélangent et constituent un pont entre les deux grands sites des pointes aurignaciennes.


Dzerava skala : prépondérance du bois de renne.

Pour identifier la matière première nous avons procédé à une expérimentation du bois de renne de notre collection.
Première constatation : le bois de renne est pleinement ossifié dans un bout d’andouiller cassé par flexion, tandis que le bois de cerf conserve la zone spongieuse jusqu’à la période de mue (Figure 7).











La faune à Dzerava Skala :
La couche 9 “Aurignacienne”, qui a fourni probablement la majorité des pointes, est dominée par les restes de l’ours des cavernes (234 pièces), le lapin (71 pièces) et le renne (29 pièces). On remarque l’absence du cerf. D’après L.Kaminska, J.K.Kozlowski et J.A.Swoboda (2004).
À Istállóskö*1 nous avons 4460 restes d’ours par rapport à 14 restes de renne et 5 restes de cerf.
On voit que le rapport entre les ours et le renne est incomparablement plus élevé à Dzerava skala.

L’absence de cerf et le grand nombre de rennes explique la préférence des aurignaciens de Dzerava skala. Le choix de renne par rapport à l’os d’ours a été favorisé par la plus grande résistance du bois de renne. A contrario, l’utilisation de l’os à Potocka zijalka peut s’expliquer par l’absence de renne dans cette région.

Le choix de renne n’est pas sans poser des problèmes. À Istállóskö ils auraient pu choisir aussi le renne ou l’os des ours qui étaient plus abondants que le cerf.
Ils ont préféré le cerf probablement pour la plus grande facilité de fabrication.

Difficulté de l’usinage du bois de renne.
J’ai constaté l’extrème résistance du renne ossifié contre le clivage. Une solution consiste alors de racler, abraser sur toute la circonférence un andouiller peu épais.
Une autre solution consiste à choisir une zone plate d’un bois de renne, tué au début de l’ossification, et de la fendre en deux. Plusieurs pièces de Dzerava skala témoignent de cette technique.
La morceau plat fendu en deux a conservé le tissu spongieux dans plusieurs cas sur toute la largeur et longueur de la pointe (plus précisément du fragment de la pointe).
Examinons la pièce Pr.10 de Dzerava skala :
La pièce large (30 mm) et assez épaisse (9 mm), sans convexité de la section, ne pouvait pas provenir d’un cerf ni d’un os d’ours. L’origine de renne est prouvée par le tissu spongieux qui est présent sur toute la largeur et sur toute la longueur.

Le clivage d’un morceau ossifié ne produit pas une surface où la partie ossifiée peut être confondue avec une surface trabeculaire après une opération de raclage.
D’où une explication probable : la pièce Pr.10 a été usinée à partir d’une zone plate du merrain ou d’un andouiller plat avant l’ossification.



La structure est semblable à celle du bois de cerf, elle est en tous cas très différente de ce que nous avons vu sur les pointes en os.

La différence par rapport au bois de cerf est aussi significative :
la substance dans nos exemplaires expérimentaux est totalement ossifiée dans le cas de renne et sa couleur est blanche contrairement à la partie corticale qui est grise.
En revanche, dans le cas du bois de cerf la partie compacte est blanche et le résidu trabeculaire est gris.






Maintenant que nous avons des éléments pour distinguer le bois de cerf et le bois de renne nous allons examiner les pièces d’Istállóskö où l’origine de renne s’impose ou, par d’autres termes, l’épaisseur interdit le cerf mais l’emploi de renne peut s’imposer par rapport à l’os des ours.
(renne)


(renne)














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Nous avons trouvé ainsi cinq pièces dont l’épaisseur sort de la masse des pointes compatibles avec l’épaisseur du bois de cerf.
Sur les cinq quatre ont été réalisés très probablement à partir de bois de renne, abondant à Istállóskö. La dernière, Figure 17, très épaisse et atypique à Istállóskö conserve des traces de l’os spongieux et peut être l’une des rares témoignages des relations avec l’Olchevien.
En dehors de la forme, cette relation est appuyée par la matière première probable, l’os.

Le survol des trois sites a donné une image cohérente sur la matière première utilisés pour les pointes.
Des essais supplémentaire devront corroborer les résultats constatés.
La principale difficulté est la résistance excessive du bois de renne ossifié. Les essais de clivage permettront de clarifier ce problème, notamment en réchauffant les morceaux dans de l’eau bouillante.
Je n’ai pu montrer des exemples qu’avec des photographies disponibles, les dessins ne peuvent pas traduire exactement les textures sauf si le dessinateur les réalise déjà en connaissant la matière.
Ainsi j’ai pu utiliser les photos prises à Budapest pour Istállóskö et à Kosice pour les pièces de Dzerava skala.
Quelques photos sublimes prises par France Stele dans Turk et Stele (1997) a permis de joindre des illustrations de Potocka zijalka et de Divje babe.
La plupart des illustrations, photos ou dessins, montrent les pointes en face, elles sont donc inutilisables pour l’étude de la matière première.



Vindija
Une exception constitue l’ensemble de Vindija, suffisamment documenté, mais sans photographies disponibles.

Malez (1988) a publié systématiquement les dessins des deux faces avec des commentaires précis, indiquant la matière et bien entendu, les dimensions.
La majorité des pointes de Vindija sont trop épaisses pour pouvoir provenir de Cervus elaphus.
Malez écrit seulement “jeleno” (cerf) et deux fois “jeleno ili los” (cerf ou élan).
En supposant que cette remarque s’applique à l’ensemble des pointes, on peut accepter l’idée que les pointes sont en bois d’élan.

Malez 1988. Figures des pointes:
Figure 2 1a,1b,1c : Pointe à base fendue, ours des cavernes /?/ 97 x 31,1 x 5,6 mm
Figure 2 et 3 2a,2,b Fragment proximal, ours des cavernes 85 x 22,1 x 7,1 mm
Figure 2 3a-c Fragment médian, ours des cavernes
Figure 2 4a-c Fragment médian “obicnog jelena ili losa” bois de cerf ou élan 33,7 x 19,4 x 7,7
Figure 3 1a-c “jelenjeg roga” bois de cerf 105 x 22,6 x 9,3
Figure 3, 3a-c “Fragmenta rogovine” 32,33 x 17,1 x 7,4
Figure 3 4a-c fragment proximal “jelenleg roga”, bois de cerf 53,7 x 18;,9 x 6,4
Figure 4 1a-c Fragment proximal “jelenleg roga”, bois de cerf 84 x 20 x 7,8
Figure 42a-c Fragment proximal “jelenleg roga”, bois de cerf 72 x19,1 x 8,8
Figure 4 3a-c Fragment médian “jelenleg roga”, bois de cerf 49,2 x 19,8 x 6,2
Figure 4 4a-c Fragment proximal “jelenleg roga”, bois de cerf 77 x 16,5 x 9,2
Figure 5 1a-c “jelenleg roga”, bois de cerf” 74 x 21 8

On peut y ajouter la pointe de Bukovac : Bois de cerf, 126 x 28 x 9 mm.

Bien que les dessins reproduisent les faces internes avec la présence de tissu spongieux, il n’est pas possible de distinguer sur dessin les différences (éventuelles) entre les différents cervidés.

L’épaisseur des objets se situe dans la zone des pointes et fragments de Dzerava skala où il était relativement facile d’attribuer l’origine au renne.

La présence de renne à l’époque Aurignacienne est incertaine dans cette région beaucoup trop au Sud.

Malez indique deux fois “ili losa” = ou élan (dont l’une se situe à l’Aurignacien II).

Conclusion pour Vindija : L’épaisseur du cortex des bois de cerf, Cervus elaphus, d’après notre enquête est incompatible avec la plupart des épaisseurs indiquées par Malez.
Explications possibles :
1) La remarque “ili losa” = Alces alces est applicable à l’ensemble des pointes et alors il faut tenir compte des dimensions supérieures de l’élan.
2) Existence en Croatie de la variante de Cervus sp. (grande taille) spécifié par Mottl à Subalyuk.
3) Les pointes ont conservé une couche épaisse du tissu spongieux.
4) Il s’agit d’un cervidé éteint aujourd'hui dont nous ne connaissons pas les caractéristiques.

Il reste curieux que la pointe à base fendue n’est pas classé parmi les cerfs dont la matière est beaucoup plus adaptée à être fendue que l’os (voir Istállóskö).





Références :

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